
C'est un poème-poète qui a fourgué sa révolution aérienne aux francs-tireurs de l'intelligence
et influencé le souffle de ceux qui l'ont entendu;
l'extrême singularité de la voix vibre au diapason de l'instant,
elle rythme et musique un quotidien vécu comme une révélation
où il apparaît en parolier inspiré,
poème-poète du vol et de feu à peine sorti de la plume,
juste pensé,
rêvé en passant par le monde,
né de la dernière averse et d'un récent rayon de soleil,
un présent gravé dans l'imaginaire
et qui en renouvelle le moment intime,
une pensée en arc-en-ciel
qui abreuve et qui intime le désordre;
confiance volontaire et libre abandon:
si nous étions les gardiens de ce réel-ci
il serait notre ange.
Qu'il parle et c'est du cœur qu'il est question;
d'un cœur porté en place de grève
d'une ville comme décomposée
où la douleur errante
arrache à l'âme niée
son affirmation et ses visages multiples,
mais pas son nom,
comme si nommer arrangeait tout pouvoir;
un cœur soumis à la question,
porté par une foule absente à la lumière
dans cette cruauté tendre
et maladroite des victimes
qui nous envoient leurs doigts
quand on leur parle d'écrire,
et nous renvoient leurs silences
quand on leur parle.
Une autre fois, il apporte son chant à la polyphonie universelle de la passion amoureuse;
il offre à son amour fou de poète le secours d'une sagesse plus étrange encore:
celle du conteur;
il est celui qu'il évoque:
l'amour aveugle;
comme si la vue gênait la vision de l'être intime qui le hante et qu'il chante;
il devient celui qu'il devine et
distribue une parole envoûtante
comme des graines dans le jour
sur les places publiques
à ces enfants-oiseaux qui savent dans leur corps écouter l'amour;
pourtant ce n'est ni le conteur ni l'aveugle qu'il invite,
mais deux ou trois de ces oiseaux devenus adultes
dont les parades amoureuses restent à jamais nourries de ce mystère d'aimer
dont ils furent comme nous,
faux comédiens,
voici bien longtemps
le temps d'une histoire partagée les dépositaires merveilleux et secrets.
Mais malheureusement
il est aussi parfois celui qui penche;
une lucidité douloureuse
et inutile
l'accompagne;
quelques touches
d'une lumière pure
parsèment son errance recluse
avec les éblouissements émouvants
que jettent sur le monde
ses compagnons ;
sa tendresse nous suit
comme une dernière tentative de survie.
Elle suit encore tous ceux qui,
ne serait-ce qu'une fois dans leur vie,
au hasard des rues,
hallucinés par l'insomnie,
ont traversé seuls leur propre nuit
les yeux pleins de larmes,
la lèvre tremblant sous la blessure des mots imprononçables.
Humains le temps d'un cauchemar,
nous avions abandonné dans le silence
quelques uns de ces cris trop pudiques,
jaillis de cette chair en indécente incandescence: appels sans réponse,
confessions à corps et à cris,
quête d'absolu sans absolution;
nous descendons
marche vide à marche vide
l' impossible escalier du désir
et nous entrons avec notre âme calcinée
dans le cauchemar de l'amour,
dans cette terrible nécessité d'aimer pour vivre,
à l'image de ces oiseaux de la mythologie orientale,
dont chacun ne portant qu'une aile,
doivent être deux pour s'envoler;
ou de ces poissons de la même mythologie
partant ensemble se noyer
dans un alcool répétitif et destructeur
lowrysant sur l'horizon.
Mais le plus souvent ses poèmes font un bruit de billes ou de planète;
ils sont le sûr chemin des écoliers
pavé de bonnes leçons,
les fables du surréel à la récitation muette,
les lignes de chance ou de malchance dans la main du temps,
les pièges à paroles buissonnières où se prennent au rets les images du bonheur,
ou de son synonyme sifflotant,
ou de son prête-nom sautillant,
homme de paille et de peine
la bouche pleine de l'air d'une chanson:
qui travaille mange la paille
qui fout rien mange le foin;
mais il s'enflamme
et ses poèmes font un foin
à réveiller les moissonneurs,
et ses poèmes font une paille
à boire la rosée des siestes
dans le corsage des glaneuses;
il est trafiquant de tous bonheurs
de toutes ces choses qui portent un autre nom;
brouhaha
des sphères, moissons de soleil et des jeux,
ses poèmes font un drôle de bruit, mais c'est que
lorsqu' on flanque un poète à la porte,
c'est à celle de la grange du silence.
Il est aussi celui qui prétendit un jour s'appeler: Personne;
et à cette identité qui se décline une autre répond:
Personne, le masque,
l'absent masqué pour le théâtre intérieur
dans le tumulte des voix et l'amitié
de quelques personnages inventés,
chacun posant sur la table ses papiers de poète,
quelques grammes d'identité arrachée au néant
contre un peu d'or,
un peu de vent,
quelques épices
et quelques hommes;
l'exil, cette aventure d'être,
celle qui crée ses territoires et qui les quitte;
l'âme, ce chant qui invente
ses nouvelles langues et les oublie,
fado pour personne et un autre,
juste le temps d'une rencontre;
Personne et c'est un nom lourd à porter
pour qui affirme n'être rien;
on le prend pour un autre, hé bien
c'est pour un autre encore qu'il se prend,
et qui plus est,
en conversation avec le même,
et qui plus est, n'est plus soi-même;
tous ces personnages viennent dire
la diversité du peu d'être,
la difficulté sans doute à être,
l'intégrité paradoxale,
et l'évidence du jeu sérieux;
tous ces personnage partent dire:
l'équipage;
vivre sans doute était risqué,
mais on n'en avait pas le choix;
alors en route pour l'horizon intérieur,
la route qu'on connaît si mal qu'on peut la suivre les yeux fermés;
ô la route de soi,
ô les indes et la braise,
fier astrolabe égologique;
le plus court chemin sera celui
qu'on n'a encore jamais suivi;
on est là, on y est,
à taire, à ne pas taire,
à questionner la lumière atlantique du regard
au bord d'une méditerranée égarée,
à prendre des nouvelles du pays de l'enfance figée dans les azulejos,
à en donner de cette terra incognita de la complexité et de ses îles du désir à la dérive,
à établir la carte des errances;
mais déjà le poète
à son tour incarné en poème
connaît la règle de ce je cruel;
il a l'âme en exil
et le corps en escale;
et quand la mort clôt la soirée,
il se réveille dans la peau d'un autre,
et qui plus est, n'est plus
au chevet de soi;
et s'il n'est plus là pour se nommer
Personne,
le poète errant habite aujourd'hui
le souffle et les masques
de quelques autres
fils de Personne.
Il possède alors la musique de l'instinct,
la fulgurance d'une langue inventée pour découvrir,
la résistance d'un cri mélodieux à la fausse monnaie des silences bavards,
les belles grimaces du rire qui s'ébroue sous l'injure des simagrées spirituelles;
il surgit
heureux d'une fraternité tonique de la révolte,
frère de sang de chaque rêveur éveillé;
et il plante le drapeau du je intime sur le toi du monde,
en plein élan en plein cœur;
chacun de ses chants: une alchimie blanche;
chacune de ses pages: un peu de vent dans le regard
pour quelques grammes d'une encre
concoctée avec une poignée de terre inconnue,
un souffle d'air jamais respiré
et une flasque d'eau fraîche
portées sous un grand feu d'ombres;
et ce sont les pierres d'une philosophie sauvage qui brûlent entre les mains
offertes comme des chemins;
ô mandragore, ce corps à corps de l'âme avec le cri,
ce face à face du cœur avec l'horizon,
ce chant qui célèbre les éternelles fiançailles du temps et de l'espace;
nous arrachons à ces carnets du rêve réel et vivifiant
quelques moments de feu,
quelque haltes au bivouac,
qui chantent dans nos têtes
pour aller toujours plus loin dans cette vie aventureuse;
aujourd'hui est le premier jour de l'avenir
Lionel Mazari